Le vrai test de l’attractivité territoriale commence quand les difficultés arrivent

Les chiffres des défaillances d’entreprises continuent de progresser légèrement selon la Banque de France. Dans le même temps, la production industrielle reste fragile : elle progresse encore, mais ralentit nettement dans l’industrie manufacturière. Pris séparément, ces indicateurs relèvent de la conjoncture. Pris ensemble, ils disent autre chose : notre tissu économique entre dans une période où la question n’est plus seulement de créer de l’activité, mais de savoir comment la faire tenir dans la durée.

L’attractivité ne peut plus se limiter à la conquête

Pendant longtemps, l’attractivité a été pensée comme une logique de conquête. Attirer de nouvelles entreprises. Faire venir des investisseurs. Créer des zones d’activités. Communiquer sur les implantations. Afficher des créations d’emplois. Tout cela reste nécessaire. Mais dans une économie marquée par la remontée des coûts, les tensions sur le foncier, les difficultés de trésorerie, les délais de paiement, les transitions environnementales, les incertitudes géopolitiques et la volatilité de la demande, l’enjeu devient plus profond.

Un territoire attractif n’est plus seulement un territoire capable de faire venir. C’est un territoire capable de faire rester, faire grandir et faire traverser les crises. Autrement dit, la fidélisation économique devient aussi stratégique que la prospection.

Une entreprise qui disparaît fragilise tout un écosystème

Or cette fidélisation suppose de changer de regard. Lorsqu’une entreprise disparaît, ce n’est jamais seulement une unité économique qui s’efface. Ce sont des emplois, bien sûr. Mais ce sont aussi des savoir-faire, des sous-traitants, des fournisseurs locaux, des commerces de proximité, des parcours de formation, parfois même une culture industrielle ou artisanale qui se fragilise.

Dans certains territoires, la disparition d’une entreprise peut créer un effet domino silencieux. Moins visible qu’une fermeture d’usine spectaculaire. Mais tout aussi structurant. La vraie question pour les collectivités n’est donc plus seulement “Combien d’entreprises avons-nous attirées cette année ?” mais “Combien avons-nous aidées à franchir un cap critique ?”, “Quels signaux faibles sommes-nous capables de détecter avant qu’il ne soit trop tard ?”, “Nos politiques économiques accompagnent-elles vraiment la vie des entreprises ou seulement leur implantation ?”, “Savons-nous distinguer une difficulté conjoncturelle d’un décrochage structurel ?”, “Avons-nous une lecture fine des chaînes de dépendance entre PME, sous-traitants, donneurs d’ordre, commerce local et emploi ?”, etc.

Passer d’une politique de guichet à une stratégie de continuité économique

C’est là, probablement, que se joue une nouvelle génération de politiques publiques économiques. Moins centrée sur le guichet. Plus centrée sur la veille, l’accompagnement, la mise en relation et l’anticipation. Concrètement, cela pourrait vouloir dire plusieurs choses.

D’abord, créer de véritables observatoires territoriaux des fragilités économiques, croisant données publiques, remontées des chambres consulaires, signaux bancaires, alertes des experts-comptables, tensions de recrutement, vacance commerciale, délais de paiement et évolution des carnets de commandes.

Ensuite, organiser des revues régulières par filière, non pas pour produire un rapport de plus — notre patrimoine administratif est déjà bien doté — mais pour identifier les points de rupture : foncier indisponible, transmission non préparée, dépendance à un donneur d’ordre, besoin de modernisation, difficulté énergétique, isolement du dirigeant.

Il faudrait aussi repenser l’accompagnement des entreprises dans le temps. Une entreprise n’a pas seulement besoin d’aide au moment où elle s’installe. Elle a besoin d’un interlocuteur lorsqu’elle recrute, investit, se transforme, cherche un terrain, se développe, transmet ou traverse une zone de turbulences. C’est peut-être là que les collectivités peuvent retrouver une place singulière : non pas se substituer au marché, mais créer les conditions de la continuité économique.

Enfin, il faut poser une question plus politique. Sommes-nous certains que nos stratégies d’attractivité ne valorisent pas trop l’annonce et pas assez la durée ? Une inauguration se photographie bien, tandis qu'une entreprise qui passe un cap difficile grâce à un accompagnement patient se raconte moins facilement. Pourtant, c’est souvent là que se mesure la solidité d’un territoire.

Dans une période où les crises exogènes deviennent structurellement récurrentes, la résilience économique ne peut plus être un mot de conclusion dans les documents stratégiques. Elle doit devenir une méthode. Observer plus tôt. Dialoguer plus souvent. Agir plus vite. Coordonner mieux. Évaluer dans la durée. L’attractivité de demain ne sera pas seulement une affaire d’image. Elle sera une affaire de confiance, de continuité et de capacité collective à tenir le choc. Attirer reste important. Mais faire durer devient décisif. Et c’est peut-être à cela que l’on reconnaîtra demain les territoires vraiment stratégiques.